De la nécessité de relire Solon et de le méditer

Le 16 septembre 2016, alors que le tumulte du Brexit plonge l'Europe dans une crise institutionnelle et politique, le Professeur Jacques Bouineau, membre du Conseil d'Administration de la SRD, rappelait l'importance de la philosophie solonienne et de la nécessité de s'en imprégner en période troublée. La crise sanitaire que nous traversons nous semble l'occasion de nous pencher sur ce texte, rédigé sur le site du réseau Antiquité-Avenir, dont il assure la présidence.

Personne ne voulait y croire. Il n’y aurait pas de Brexit, parce qu’il ne pouvait pas y en avoir. Même si la procédure était prévue, nul ne pensait qu’on dût jamais la mettre en œuvre. Pourtant, comme des hippocampes dans notre cerveau, se tordaient des souvenirs qui se pliaient, s’élançaient, happaient notre conscience. Nous ne voulions rien envisager de contraire à ce que notre volonté dévorait. Tout discours restrictif, interrogatif ou inquiet était stigmatisé, étiqueté, rejeté. Les cris des Grecs s’étaient engloutis dans les spasmes de la condamnation.

Passion contre passion. Mythes et mythologies fracassées. Où la raison ?

Triomphe de l’hybris. Cet excès que Solon identifiait comme la cause des désordres humains.

Chaque camp enflait ses arguments. On ne voyait que chaos, apocalypse et effondrements. Tous juraient qu’à force de ne rien faire le pire était déjà là, les autres promettaient que le pire était à venir, mais qu’il était certain. Nulle analyse, nulle projection, nulle pondération. Ou si peu. On effrayait non pour convaincre, mais pour détourner du pire absolu : l’opinion contraire à la sienne.
Comme à l’acmé de la pensée magique, l’incantation tenait lieu d’argumentaire et ronflait déjà la forge des enfers, assimilés par tous à tous, du moment qu’il ne s’agissait pas de soi. Délire du rejet.

Le choc a eu lieu. Le temps danse d’un pied sur l’autre, hésite, reprend son souffle, s’étire. Rien à voir avec l’explosion nucléaire. Mais tout est lézardé. Il suffit d’un murmure pour que jaillissent les décombres.
Décidément tous sont responsables : les uns de ne rien comprendre, les autres de ne pas comprendre ; chacun de n’être pas de l’avis de celui qui pense avoir raison, c’est-à-dire tous les autres qui ne sont pas moi. On rêve de changer de peuple, de rester entre soi, de ne tenir aucun compte, ou le moins possible de la boue qui a déferlé. Laquelle ?

Hybris, toujours. Et si on passait à une recherche de solution ? Si, au lieu de vivre dans l’hybris que tous pratiquent sans savoir la nommer, comme M. Jourdain la prose, on tentait le remède de Solon : l’eunomia ?
Nul ne gagnera quoi que ce soit, et surtout pas la partie, à supprimer les joueurs qui lui déplaisent. Tous en revanche auraient tout à gagner à rejeter la passion, cette hybris qui nous gangrène tous, pour que s’exprime l’arbitre de nos consciences et de nos vies : la tolérance et le respect des autres et de soi.

Il est d’une banalité affligeante de répéter que la vie n’est faite que de diversités, de divergences et de contradictions. C’est ainsi. Nul ne détient de vérité exclusive, mais tous ont vocation à vivre dès lors qu’ils sont sur terre. Dans le respect d’autrui et d’eux-mêmes. Donc dans l’équilibre – l’eunomia -, qui seul permettra d’entrevoir une issue à la crise et au loin, si proches, les falaises d’Albion.

Jacques Bouineau, président d’Antiquité-Avenir

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